Utopons

(L’écriture inclusive est à la mode et certains pourraient se demander pourquoi je ne l’utilise pas. Je ne l’utilise pas parce que je n’ai pas encore décidé de l’utiliser. Je n’ai pas encore complètement exploré l’idée. Je n’ai pas encore acquis la technique.

Notez que lors de l’écriture de l’article, j’ai très souvent mélangé les concepts de métier, de boulot, de job et de travail. Ne m’en veuillez pas, je n’ai pas encore très bien défini et saisi les nuances – car elles existent – entre ces concepts.)

Je passe beaucoup de temps à rêver. Dans mes pensées, je transforme les choses qui ne fonctionnent pas en choses qui fonctionnent. Instantanément. Sans passer par la longue période de transitions entre les deux états.

Je crois que cette période de transition est la plus difficile à imaginer, à organiser et à mettre en place. Comment passer d’un monde où les carburants fossiles sont utilisés partout à un monde où l’énergie est durable ? Comment passer de l’actuel à l’idéal ?

Cet article, je l’écris parce que j’ai imaginé une énième utopie, ce matin dans la douche. Je suis un idéaliste et la description qui vient n’est qu’une partie de masturbation intellectuelle ouverte à toutes les critiques. Elle n’est pas réaliste.

Pour commencer, réduisons la taille du monde à la Belgique, par facilité. Dans ce petit monde, il y a les Ardennes, la côte belge, Bruxelles. Il y a des humains, des animaux et une flore similaires à ceux de la Belgique que nous connaissons. Il y a les mêmes jobs que nous connaissons aujourd’hui.

Il y a aussi un revenu universel. Chaque habitant de ce monde reçoit de quoi vivre. Que ça soit sous forme d’argent, de nourriture ou de services (hospitaliers, de transports etc.)

Les gens ont le droit de travailler ou de ne pas travailler. Ils ont le droit de travailler beaucoup ou de travailler peu. Ils ont le droit de s’occuper de leur famille, de leurs parents, de leurs enfants, des malades, des criminels et de toutes les personnes qui ont envie ou besoin de soutien de la part des autres humains. Les personnes qui ont besoin de soutien ont le droit de profiter de ce soutien sans que quelqu’un les oblige d’une manière ou d’une autre à dépenser beaucoup de temps, d’énergie ou d’argent dans une activité quelconque, les empêchant ainsi de profiter réellement de ce soutien pour aller mieux.

Les gens peuvent choisir leur boulot. Ils peuvent refuser un boulot qu’on leur propose même s’ils ne travaillent pas. Ils peuvent arrêter de travailler (s’ils préviennent un peu à l’avance quand même, ‘faut pas exagérer). Ils peuvent faire plusieurs boulots en même temps.

Les boulots et le bénévolat sont fusionnés. Il n’y a pas de raison qu’un animateur scout ne soit pas payé et qu’un animateur de centre de vacances le soit. Aucun boulot n’est payé, tout est bénévole. Les revenus (sous toutes ses formes) sont pris en charge par le revenu universel.

Attention, ce qui suit est tout à fait arbitraire et je n’ai aucune légitimité à « juger » la valeur d’un métier et d’un boulot.

Chaque boulot est associé à une sorte de fiche caractéristique, à la fois très détaillée et à la fois très simple. Dans la première partie, il y a une description la plus complète, détaillée et honnête possible du boulot. Fabriquer cette description est un boulot à part entière, d’ailleurs. Il faut savoir que chaque boulot est associé à une personnes. Le boulot instituteur primaire de Bassim n’est pas le même que le boulot instituteur primaire de Lucie. Ils ne sont pas dans la même école, n’ont pas la même classe, n’ont pas les mêmes enfants, n’ont pas le même matériel à disposition.

Dans la deuxième partie, il y a trois concepts, liés à des points. Par exemple :

Instituteur primaire (les valeurs sont presque arbitraires)
Partage : 10
(non-)Confort : 4
(non-)Stabilité : 7

Partage
Le taux de partage correspond à l’intérêt direct, basique et primaire que le boulot apporte à la société. Cet intérêt est influencé par l’intérêt de l’entreprise. Être secrétaire d’un médecin ne rapporte pas la même quantité de ponts de partage que d’être secrétaire de Total SA. L’influence négative d’un boulot sur l’environnement affecte grandement les points de partage obtenus.

Les boulots bien placés (6-10) seraient, par exemple: instituteur, médecin, infirmier, éleveur, agriculteur, garder forestier, policier, soldat, pompier, ambulancier, chauffeur de bus, accompagnateur de train, boulanger, boucher, éboueur.

Le boulots moyennement placés (3-7) seraient : fonctionnaire (dans mon monde idéal où le boulot de fonctionnaire est optimisé et réellement utile…), vétérinaire, hôtesse d’accueil des bâtiments publics (piscines, bibliothèques etc.), ouvrier communal, ouvrier de chantier, expert, scientifique, chercheur.

Les boulots moins bien placés (0-4) seraient : programmeur informatique (en fonction du projet), commercial, consultant, manager, assistant aux ressources humaines, financier, conseiller.

(non-)Confort
Grossièrement, ceci correspond à la facilité et à la pénibilité du boulot. Un instituteur, un agriculteur et un accompagnateur de train auraient des scores très élevés. Un fonctionnaire, un programmeur et un chercheur en laboratoire auraient des scores plutôt bas.

(non-)Stabilité
La (non-)Stabilité correspond au horaires fixes et faciles ou aux horaires compliqués et aux gardes (de nuit, par exemple). Un pompier, un médecin et un infirmier auraient un score très élevé alors qu’un instituteur (considéré comme ayant des horaires plutôt réguliers et des périodes de « vacances » plutôt régulières), un programmeur ou un fonctionnaire auraient des scores plutôt bas.

Il y a plein de boulots qui existent et que je n’ai pas classés. C’est impossible pour moi d’être exhaustif. Je pense notamment à : ingénieur, architecte, travailleur à la chaîne, décorateur, désigner, jardinier…

***

Ce qu’il faut que je précise à propos de cette utopie, c’est que chaque heure de travail rapporte au travailleur des points correspondant à sa fiche.

Autre chose qu’il faut que je précise, c’est que dans cette utopie (irréaliste, entendons-nous), le revenu universel est un des deux seuls revenus possible pour les humains. L’autre revenu possible, c’est la vente de biens.

Dans cette utopie, je peux vendre ma maison et en récolter les bénéfices.

Une fabrique d’objets peut vendre des objets et en répartir les bénéfices de manière absolument égale entre tous les travailleurs de cette entreprise. Le dirigeant de cette entreprise peut obliger les travailleurs à reverser une partie des revenus des ventes d’objets à l’entreprise pour lui permettre de continuer à fonctionner. Les travailleurs, s’ils refusent, quittent l’entreprise. Ils y perdent quoi ? Les revenus des objets, les contacts sociaux avec les employés et tous les avantages qu’on a en travaillant. Ils gardent leur revenu universel. Une entreprise fait faillite quand plus personne n’y travaille parce que les travailleurs ne veulent plus ou ne peuvent plus la financer. Quand une entreprise fait faillite, le propriétaire peut revendre ce qu’il en reste et en tirer les bénéfices.

Si, par exemple (et arbitrairement), je fais une heure d’animation scoute, je gagne 4 points de partage (on joue avec des enfants, on les aide à grandir, à réfléchir au monde et à se composer un système de valeurs) , 4 points de (non-)Confort (même si par temps de pluie on voudrait que ça augmente) et 7 points de (non-)Stabilité (parce qu’on fait ça le dimanche et que les réunions de préparation sont longues et difficiles à placer en semaine etc.). Ils sont crédités sur ma fiche de scores personnelle.

Il y a d’autres manières de gagner des points. Par exemple, si je prête la tondeuse à gazon que j’ai achetée la semaine passée à mon voisin, on peut convenir d’un prix en points de partage. Pour l’utiliser une heure, mon voisin va me donner 3 points de partage et créditer mon compte de trois points de partage. Si je loue ma maison à un jeune ménage, je peux leur demander, par exemple, 400 points de partage par mois.

Les élèves ou les parents d’élève, les personnes qui veulent se former, les étudiants de manière générale peuvent payer leurs cours avec des points de partage, directement crédités au professeurs.

Imaginons maintenant que je sois le voisin de ce jeune ménage (qui ne s’en sort pas parce que le mari ne peut pas travailler à cause d’une maladie (il n’obtient que le revenu universel tous les mois), parce que la femme est enceinte et a besoin de repos (elle aussi n’obtient que le revenu universel chaque mois) et parce que l’enfant, handicapé, a besoin d’un chaise roulante (qui coûte tellement cher que tout le monde se serre la ceinture pour économiser et acheter cette chaise roulante). Comme personne ne travaille dans le ménage, ils n’obtiennent aucun point de partage pour louer la maison. Je peux, moi, de manière très simple, lancer un fond de solidarité pour cette famille dans le besoin. Tous les voisins du quartier peuvent mettre dix points de partage chaque mois pour aider cette famille à payer les points de partage de la location de leur maison. Personne n’y perd d’argent ou de matériel, puisque ce sont les points de partage que nous dépensons pour aider cette famille. Pour se nourrir, il reste le revenu universel.

Les points de (non-)Confort et de (non-)Stabilité servent à avoir des avantages sur les impôts, les prêts, la répartition du revenu universel, la priorité sur certaines choses, la valeur de la pension, le prix de matériel de « confort » (chaises de bureau, lits, places de cinéma, voitures).

Les personnes souffrant d’un handicap particulier gagneraient plus de points de (non-)Confort et de (non-)Stabilité que les personnes en pleine possession de leurs moyens physiques, psychiques etc.

On « payerait » les transports en commun avec ces points de (non-)Confort et de (non-)Stabilité. Je vais essayer d’être clair. Quelqu’un qui a un boulot pénible va obtenir beaucoup de points de (non-)Stabilité et de (non-)Confort. Chaque fois qu’il va prendre les transports en commun, il va payer quelques points de (non-)Stabilité et de (non-)Confort. À la fin de l’année, tous les humains vont recevoir une facture « transports en commun » pour payer le prix des transports en commun. Ce prix est calculé au prorata des points de (non-)Confort et de (non-)Stabilité. Plus on en a, moins on paye d’argent. La participation de tout le monde en fin d’année paye l’année écoulée et permet aux transports en commun d’être mutualisés. Tout le monde paye un peu. Plus on l’utilise, plus on paye. Plus on travaille et on obtient des points de (non-)Confort et de (non-)Stabilité, moins on paye. Plus notre boulot est pénible, moins on paye.

Super, génial ! Maintenant, comment est-ce que les gens vont avoir la motivation d’aller travailler si ça ne leur apporte rien ? Qui va payer ce revenu universel ?

Ce système encourage les boulots valorisants. Ceux qui apportent vraiment quelque chose de concret à la société. Il encourage aussi les boulots pénibles et donne des avantages en conséquence. Ce n’est pas parce qu’on a un boulot pénible qu’on ne doit faire que ça. Pour rappel, on peut avoir autant de boulots qu’on veut et on peut s’arrêter plus ou moins quand on veut (en prévenant à l’avance qu’on compte arrêter pour permettre à la hiérarchie d’anticiper).

Ce système encourage les gens à inventer leur propre boulot, parce que certains métiers « inutiles » disparaissent progressivement (parce qu’ils rapportent trop peu de points de partage, de (non-)Confort et de (non-)Stabilité).

Ce système encourage la solidarité parce que la solidarité – vous vous souvenez de mon exemple ? – tourne autour des points de partage, qui sont relativement faciles à obtenir quand on a une situation stable et confortable. Si quelqu’un a besoin d’aide, je peux lui donner quelques points de partage sans que ça n’influence mes revenus. Si je manque de points de partage, je peux prêter du matériel que je possède.

Ce système permet aux personnes moins riches de s’en sortir plus facilement. Au lieu de devoir payer certaines choses avec de l’argent, je peux les louer en échange de points de partage, que je peux obtenir facilement en me rendant utile en société.

Ce système encourage les gens à travailler moins longtemps et à mieux répartir le travail entre chacun (ça ne sert strictement à rien d’accumuler 1 543 297 points de partage), on n’est pas payé plus.

Ce système réduit le fossé entre les riches et les pauvres. Quand une entreprise est fructueuse, le propriétaire doit répartir de manière absolument équitable tous les bénéfices. Ce sont les travailleurs qui décident si, oui ou non, ils continuent à réinvestir les gains dans l’entreprise.

Ce système réduit drastiquement le prix de l’immobilier parce que posséder plusieurs maisons ne rapporte plus d’argent. La location rapporte des points de partage.

Dans cette utopie, il y a un impôt sur la fortune. Payer ses impôts rapporte des points de partage. Les gens peuvent se vendre des points de partage les uns aux autres. Une personne, se elle trouve des acheteurs, peut revendre des points de partage.

Je n’ai pas fini mais je m’arrête là pour le moment. Il y a une infinité de problématiques de société que cette utopie ne règle pas. Si j’ai encore envie de travailler dessus, je posterai probablement un second article. Sans prétention, comme toujours.

Je vous invite à lire ces articles, qui m’ont beaucoup ou assez peu inspiré :
Comment la société produit des métiers «inutiles»
Travaille ! (pourquoi ?)
Comment Benoît Hamon finance le revenu universel

Les youtubers qui m’ont beaucoup ou assez peu inspiré :
Usul
Tatiana Ventôse

Un commentaire sur « Utopons »

  1. Hey 🙂
    Intéressant comme toujours. Mais j’ai une question pour toi : qu’est-ce que l’argent ?
    Non je plaisante, je vais m’expliquer. Si tu définis un système de points, que tu peux échanger contre des services, que tu gagnes en travaillant, que tu peux vendre à d’autres… En quoi cela differerait de l’argent ?
    Ensuite, je ne suis pas d’accord avec ton placement du métier de chercheur. Il est beaucoup plus utile que ça. Les progrès en médecine, énergie renouvelable, en psychologie (pour mieux comprendre les souffrances humaines), pour citer des domaines qui t’interpellent en termes d’utilité (même si je pense que la recherche en maths, même théorique, est nécessaire mais bref) sont réalisés par des chercheurs. C’est grâce à eux que de nouvelles possibilités sont explorées et, parfois, rendues accessibles.
    J’avais autre chose à dire mais j’ai oublié 😡
    Bref, petit commentaire sans prétention pour te permettre d’affiner ton idée ^^

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